Le Colombier

Le Sacré Coeur, l'église du peuple choletais



Petite histoire populaire de Cholet. Retour sur la construction de l’église du Sacré-Coeur : Une entreprise collective au cœur de l’occupation allemande.


Le 26 octobre 1941, la France, et donc la ville de Cholet, est toujours sous le joug de l'occupation allemande. Les militaires sont dans la ville depuis plus d'un an déjà et, depuis l'armistice, l'occupant possède de très grands pouvoirs. Les regroupements sont interdits, un couvre-feu est imposé, la circulation est contrôlée et plusieurs centaines de soldats sont présents en ville. Le Choletais, qui vit de son activité du textile, voit son économie ralentir à cause de la pénurie des matières premières.

Les Choletais vivent avec la restriction alimentaire et la pénurie de carburant et de charbon. Le moral pourrait être au plus bas, mais l'église du Sacré-Coeur de Cholet va être bénie aujourd'hui. Une immense foule se masse devant la nouvelle église en ce matin d'automne. Monseigneur Jean-Camille Costes est venu d'Angers pour bénir les murs de l'église nouvellement édifiée. Seuls les chefs de famille sont autorisés à entrer dans l'église. Le reste de celles-ci s'attroupe devant l'église en attendant la fin de la cérémonie.



Monsieur Alphonse Darmaillacq, maire de la ville depuis 1932, lit un acte de consécration de la ville au Sacré-Coeur. C'est un long texte, publié ensuite dans Le Petit Courrier et L'Intérêt Public. Dans ce moment de concorde et d'unité pour la ville, Louis Cesbron réalise enfin que le travail pour lequel il a tant donné de sa personne touche à sa fin alors qu'il entend la conclusion de Monsieur Darmaillacq : « Oubliez nos erreurs, pour ne vous souvenir que des saintes œuvres de nos anciens, répandez sur nous votre miséricorde. »


Une généreuse donation


Un jour d'été de juillet 1937 à Angers, sur les pavés de la rue du Parvis Saint Maurice, un homme se voit appelé par Monsieur Joseph Rumeau, évêque de la paroisse d'Angers. Cet homme, c'est Louis Cesbron, le vicaire de l'église Notre Dames de Cholet. La raison de ce rendez-vous est simple. Le docteur Sourire et sa sœur sont décédés. Ainsi, ils ont laissé derrière eux la somme de 500 milles francs qu'ils voulaient consacrer à la construction d'une église. Monseigneur Rumeau explique à Monsieur Cesbron que son objectif est, grâce à cette importante donation, d'édifier une nouvelle église à Cholet dans le nouveau quartier de la Terre-Jaune, l'Église du Sacré-Coeur.

Cependant, la donation, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à elle seule pour édifier cette nouvelle église. Monsieur Rumeau précise également que si la ville de Cholet ne peut, ou ne veut pas, accueillir le projet, la construction de cette église pourrait se faire ailleurs, en France ou à l'étranger. La tâche confiée à Monsieur Cesbron est donc la suivante : réussir à récolter assez d'argent pour construire cette nouvelle église dans la ville où il est vicaire depuis désormais 7 ans.

En 1937, la ville de Cholet commence à peine à se remettre de la Grande Guerre et de la Grande Dépression. La ville est très industrialisée et vit surtout grâce à ses entreprises du textile et de la chaussure. Mais ce tissu économique choletais s'est très largement effrangé à cause de la crise de 1930. En effet, les entreprises de la chaussure rencontrent quelques problèmes financiers tandis que les entreprises du textile arrivent à résister. Les entreprises de la chaussure sont, le plus souvent, très petites, localisées en campagne, dépendantes des commandes et subissent les variations des prix et de la demande. Ainsi, lors de l'éclatement de la bulle spéculative de 1929 qui a mené au Krach boursier, les entreprises en manque de trésorerie se sont retrouvées dans une situation périlleuse. Au contraire, les entreprises du textile sont surtout situées en ville, avec donc un meilleur accès aux banques, de plus grande taille, avec de meilleures machines, en contact direct avec les circuits commerciaux et sont donc moins sujettes aux problèmes de trésorerie. Elles ont même accumulé les bénéfices grâce aux commandes de vêtements militaires pendant la Grande Guerre. De plus, les entreprises ne réinvestissement pas beaucoup dans de nouvelles machines et gardent donc un certain matelas financier au moment de la crise des années 1930.

C'est dans ce contexte que la mission de Louis Cesbron s’avère compliquée. La Terre-Jaune est le nouveau quartier populaire situé dans la périphérie de la ville. Les principaux concernés par cette église sont les habitants des alentours alors même qu'un certain nombre de petits patrons de cette région ont du mal à faire fonctionner leur commerce. Bien que la ville commence à se remettre de la Grande Dépression, les banques sont toujours réticentes à l'idée de prêter de l'argent. Mais Mr Cesbron n'en démord pas, il va construire cette église à Cholet et surtout, grâce aux dons et aux investissements des choletais.


L'investissement du choletais


Le 25 octobre 1937, l'annonce de la construction d'une nouvelle église dans le quartier de la Terre-Jaune est donc faite dans la lettre pastorale de Mgr Rumeau. Le lieu n'est pas choisi au hasard. En effet, la Terre-Jaune est un quartier qui est en plein développement, qui accueille de plus en plus de prolétaires venus à Cholet pour profiter de son tissu économique fort en centre ville qui se remet de la crise. De plus, l'église serait construite sur les terres qui ont vu se dérouler les Guerres de Vendée, insurrection contre-révolutionnaire majeure de la révolution française qui ont vu s'affronter des habitants de Cholet, de Vendée et des Mauges réunis en "Armée Catholique et Royales" et l'armée républicaine dans une guerre civile d'une extrême violence. La bataille de Cholet de 1793 est un tournant majeur dans la guerre et a largement touché les populations locales par la violence et les destructions causées par celle-ci. Le lieu de la Terre-Jaune est donc choisi pour la concentration d'une nouvelle population en son sein et pour rendre hommage à la mémoire des guerres de Vendée encore vive près de 150 ans plus tard. Ainsi, Joseph Rumeau annonce que la direction du chantier est confiée à Louis Cesbron et que l'architecte sera Maurice Laurentin, personnalité choletaise, artiste et architecte reconnu pour les différentes habitations déjà construites dans le quartier choisi. Monsieur Laurentin a également réalisé plusieurs ouvrages dédiés au Sacré-Coeur comme à Neuvy-en-Mauges.

Louis Cesbron est donc chargé de mener toutes les démarches pour la construction de cette nouvelle église dans le quartier de la Terre-Jaune, future paroisse du Sacré-Coeur. Pour se faire, le vicaire de Notre-Dames va agir comme un véritable maître d'œuvre. Il devra rechercher les financements possibles, mobiliser les habitants, suivre l'avancement du chantier et entretenir la relation avec les architectes. Monsieur Cesbron sait que le don du docteur Sourice et de sa sœur ne suffira pas pour construire cette église. Il multiplie donc les appels à financement auprès des grandes familles de la ville. Ainsi, des notables et des chanoines comme les Baron vont répondre à l'appel en contribuant à l'achat du terrain et en investissant les premiers fonds. Cesbron observe par la suite la profonde générosité du peuple choletais lors des quêtes faites aux églises Notre-Dames et Saint-Pierre. Certaines initiatives spontanées sont également saluées par le vicaire, comme Julie Boidron, employée de maison qui collecte de l'argent auprès des bonnes et des cafés qui va servir à financer le vitrail des “Bonnes”. Cesbron est particulièrement ému par l'union entre les grandes familles choletaises et le prolétariat local.


La première pierre


Le 7 novembre 1937, la première pierre du chantier est posée sous un ciel nuageux. Cesbron est ravi de voir le projet enfin se concrétiser. La construction débute donc sous la direction de l'architecte Maurice Laurentin.





Ce dernier choisit une esthétique romano-byzantine très moderne à l'époque. Ce choix d'une architecture monumentale est nourri par sa spiritualité et sa fascination pour les religions d'Afrique et d'Orient. Comme son nom l'indique, l'architecture Romano-Byzantine intègre des éléments byzantins à l'architecture classique romaine. C'est un style qu'il connaît bien, ayant déjà travaillé sur des églises comparables à Trélazé. De plus, le style est cohérent avec les matériaux présents dans la région comme la brique, le schiste orangé appelé pierre de Pineau, le granit rose de St Macaire en Mauges, le granit bleu de Vezins mais aussi le béton armé, destiné au Mur de l'Atlantique, volé aux Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale.

L'euphorie du début des travaux est cependant ternie par un climat d'inquiétude lié à l'ascension inquiétante des régimes fascistes et autoritaires dans plusieurs pays d'Europe comme l'Espagne, le Portugal, l'Italie ou bien évidemment, l’Allemagne. Dans ce début des travaux, la crainte d'une nouvelle guerre vient inquiéter Louis Cesbron qui ne souhaite pas voir l'église, l'œuvre de sa vie, s'arrêter.



Quand l’Europe bascule dans l’ombre


Le deux septembre 1939, Louis Cesbron apprend la déclaration de guerre de la France à l'Allemagne d'Adolf Hitler suite à l'invasion de la Pologne par cette dernière. Ses plus grandes craintes concernant son église commencent à se réaliser. Un climat de fortes tensions s'installe en France et les banques sont, plus que jamais, réticentes à l'idée de prêter des fonds à la création d'un édifice religieux.

Les travaux ont bien avancé en deux ans mais l'église est loin d'être finie. Le chantier est très besogneux et la dette augmente rapidement. Elle augmente dans des proportions catastrophiques. Pour permettre à la construction de continuer, les travaux sont volontairement ralentis, les avancements sont mis en avant pour maintenir l'élan des dons malgré le début de la guerre. Des nouvelles campagnes de don sont lancées dans le but de continuer la construction de l'église mais leur afflux baisse drastiquement.

Au matin du mardi 26 septembre 1939, par une journée calme et ensoleillée, Louis Cesbron apprend la nouvelle qui va bouleverser la poursuite des travaux. Lui et l'architecte, Monsieur Laurentin, sont appelés au front dans une armée française mal préparée et encore en difficulté à cause des pertes de la Grande Guerre. Cette nouvelle a l'effet d'un coup de canon dans le cœur de Louis Cesbron qui voit son projet perdre son trésorier et son architecte, laissant derrière lui d'immenses dettes et une église inachevée. Mais, inspiré par sa figure paternelle, prêtre pendant la Grande Guerre, il rejoint une compagnie de mitrailleurs qu'il commande avec le grade de caporal, puis de sous-lieutenant. C'est un commandant énergique et courageux qui, grâce à ses choix stratégiques brillants, permet à de nombreux soldats blessés sous ses ordres de se replier et d'échapper à l'emprisonnement. Au front, Louis Cesbron doit commander ses troupes dans un contexte en grande tension. Il doit protéger ses hommes comme il protège son chantier d'église.

Heureusement, en Janvier 1940, Monsieur Cesbron revient à Cholet après plusieurs mois sur le front : les travaux peuvent donc continuer malgré le contexte tendu. Les travaux sont ralentis à cause des matériaux nécessaires au béton armé (fer, ciment, bois de coffrage) qui sont rationnés. Les dettes s'accumulent car la construction d'édifice religieux n'est pas la priorité en temps de guerre. De plus, obtenir les autorisations, les livraisons et la main d'œuvre deviennent une véritable guerre supplémentaire face à l'administration.


En Mai 1940, les Allemands mènent une lourde offensive dans le nord de la France, ce qui provoque un regain d'intérêt pour le Sacré-Coeur. Monseigneur Costes, devenu évêque d'Angers à la mort de Mgr Rumeau en février, explique que la fête du Sacré-Cœur le vendredi 31 mai sera célébrée cette année avec une ferveur particulière.



Gargouille de la façade ouest de l'église
En Juin, sur les champs de bataille, la Blitzkrieg menée par l'armée allemande écrase toute résistance sur son passage. Louis Cesbron espère malgré tout que la Loire saura être un obstacle à l'avancée nazie mais la défaite des cadets de Saumur, 800 soldats ayant défendu pendant deux jours leur ville pendant l'invasion allemande le même mois, le laisse pessimiste. Pour protester contre l'invasion allemande et la montée de l'extrême droite en Europe, Louis Cesbron et Monsieur Laurentin décident d'ajouter à la façade de l'église des gargouilles (toujours visibles aujourd'hui) représentant Hitler et Mussolini respectivement ligoté et pris dans un piège à loup.

Dans une lettre parue dans l'Intérêt Public le 15 juin, le maire Alphonse Darmaillacq annonce que Cholet va être officiellement consacrée au Sacré-Coeur. Mais le journal met en avant que le maire ne parle jamais de la Vendée. L'intérêt Public commente : « N'est-il pas d'ailleurs dans la tradition de chez nous d'avoir ainsi recours au Sacré-Cœur ? Les Vendéens de jadis arboraient sur leur poitrine son emblème sacré, alors qu'ils partaient pour la défense de la religion ». Dans un contexte de guerre et de climat politique plus que tendu, les familles connaissent des départs au front, des personnes emprisonnées, des restrictions et du rationnement. L'église devient un symbole de paix et un refuge spirituel et symbolique. Les travaux avancent bien malgré les pénuries et grâce à quelques actes de résistance, comme le vol de béton armé aux allemands qui ont permis de construire la coupole de l'église. Celle-ci va donc, en 1941, être prête à être bénie.


La bénédiction dans un temps maudit


Ce qui nous ramène donc aux premiers mots de cet article. Le 26 octobre 1941, l'église du Sacré-Coeur est bénie devant une incroyable foule de monde. Le matin, les murs de l'église sont bénis par l'évêque d'Angers, Monseigneur Jean-Camille Costes. Le maire, Alphonse Darmaillacq, lit l'acte de consécration de la ville au Sacré-Coeur.

L'après-midi, Louis Cesbron assiste à l’inauguration des fonts baptismaux et l’érection du chemin de croix à l’intérieur de l’église. Cela permet enfin au bâtiment de devenir un lieu de culte où l'on peut maintenant baptiser, prier la Passion et faire toutes les cérémonies classiques d'une paroisse.

Le ressenti des habitants par rapport à cette cérémonie est cependant partagé entre la mémoire des guerres de Vendée et l'inquiétude liée à la Seconde Guerre mondiale. Le rationnement, la montée du chômage, la difficulté de déplacement due à la restriction de l'usage de la voiture et au couvre feu rendent la vie pesante dans la capitale du mouchoir. La bénédiction de cette église en temps de guerre est donc perçue comme un acte symbolique de protection divine de la ville de Cholet. Mais c'est également, pour le fraîchement nommé Abbé Cesbron et les habitants, l'aboutissement de plusieurs années de travail et de sacrifice financier. Cependant, l'église a beau avoir été bénie, Louis Cesbron rappelle que "église livrée au culte ne signifie pas église achevée et encore moins payée". Il est donc nécessaire de continuer le travail, et notamment le travail de financement par les quêtes et la recherche de dons privés. Ainsi, comme pendant la construction de l'édifice, les grandes familles font des dons importants qui sont complétés par les nombreux petits dons des ouvriers, des domestiques et des paroissiens du quartier de la Terre-Jaune.


La résurrection de l'église



Cependant aujourd'hui, l'église se dégrade de façon inquiétante. En effet, la structure, faite en béton armé de mauvaise qualité à cause des pénuries liées à la guerre, se fissure et provoque des infiltrations d'eau.

Des travaux d'ampleur ont donc été lancés en 2016 pour restaurer l'église. Les vitraux sont remis à neuf, de même que la toiture latérale, les soubassements, le portail nord, les boiseries et les fresques ainsi que les mosaïques intérieures. Les travaux durent environ 8 ans et se divisent en trois phases : la première, allant de 2016 à 2018, ou seule la partie haute, les tuiles, les évacuations d'eau ou le béton, a été réparée. De 2019 à 2021, c'est la façade extérieure qui est sujet aux travaux. Pour finir, la dernière, allant de 2022 à 2024, s'attaque à l'intérieur, donc aux fresques, aux mosaïques. Les travaux ont au total coûté 9 millions d'euros. Cette somme a été financée par plusieurs aides de la région, par la mairie de Cholet, mais également par des levées de fonds privées (Fondation du Patrimoine, Crédit Agricole Anjou-Maine, appels aux dons, concerts avec Patrick Fiori, Hugues Aufray...). Ces travaux perpétuent l’esprit de Cesbron : une église « faite maison » que la communauté restaure collectivement.



G. Lerin

Publié le 15 mars 2026





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